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- Oh! mon père est difficile : cependant il avoue que sur le tout il est satisfait.

- Je dois donc l'être, moi aussi. Et les mathématiques!

Un peu.

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- Très-bien. » Ici la conversation tomba pendant quelques minutes.

Je retrouvai mon bagage et le rattachai à mes épaules. Nous étions près de la loge, lorsque M. Trevanion me dit brusquement : « Parlez, mon jeune ami; parlez, j'aime à vous écouter, cela me fait plaisir. Voilà deux ans que personne ne m'avait parlé naturellement. »

Cette requête était loin d'être un encouragement ponr mon éloquence ingénue : je n'aurais plus voulu pour rien au monde parler naturellement.

« J'ai parlé moi-même mal à propos, je m'en aperçois, dit M. Trevanion d'un ton de bonne humeur, et puis nous voici à la loge. La voiture passera dans cinq minutes ; vous pourrez en l'attendant écouter la vieille faire l'éloge des Hogtons et me critiquer. Or, croyez moi, mon jeune ami, ne tenez pas trop compte du blåme et de l'éloge. Le blâme et l'éloge doivent être ici, » ajouta-t-il en frappant sur son cæur avec une certaine emphase. « Pour vous en donner un exemple, les Hogtons étaient le fléau de ce canton; sans éducation et avares, faisant de leur domaine un désert, du village une élable à pourceau. Je suis venu avec un capital et de l'intelligence;j'ai rendu au sol sa fertilité, j'ai banni le paupérisme, j'ai tout civilisé autour de moi : eh bien, je n'ai aucun mérite; - je ne suis qu’une incarnation du capital conduit par l'éducation —une machine. Oh! la vieille n'est pas la seule qui vous insinuera que les Hogtons étaient des anges, et que je suis, moi, l’antithèse ordinaire de l'ange. Cette vieille reçoit de moi dix shellings par semaine; mais comme elle prétend gagner encore son demi-shelling, et que je lui accorde ce privilege - chaque visiteur avec qui elle jase emporte l'idée que le riche M. Trevanion la laisse mourir de faim avec ce qu'elle peut extorquer des curieux. Voyez , qu'est-ce que tout cela signifie?... Adieu. Dites à votre père que son ancien ami est très-désireux de le voir et de profiter de sa calme sagesse : son vieil ami est quelquefois un fou et a la tristesse dans le cæur. Lorsque vous serez fixé à Londres, écrivez-moi quelques lignes

à Saint-James sqnare pour m'apprendre où vous êtes. Cela suffira.» M. Trevanion me serra la main et s'éloigna.

Je me dirigeai vers le tourniquet d'où la vieille m'attendait. Elle avait vu ou flairé, de loin, je crois, ce demi-shelling, dont j'étais pour elle la personnification, et semblable à l'araignée du poëte :

Dans un sombre repos elle guettait sa proie.

Mes opinions sur ses malheurs et sur les vertus des pauvres Hogtons s'étant un peu modifiées, je me contentai de laisser tomber dans la main qu'elle me tendit la pièce convenue. Mais cette main restait toujours ouverte et les doigts crochus de l'autre me saisirent au passage, comme un tire-bouchon de nouvelle inven. tion saisit le liége d'une bouteille.

« Et trois pence (1) pour le neveu Bob ? dit la vieille. – Trois pence pour le neveu Bob !... Et pourquoi ?

-C'est son dû, lorsqu'il recommande quelqu'un. Vous ne voudriez pas que je le payasse sur mon petit gain : car il lui faut son dù, ou il ruinerait mon commerce... Les pauvres gens ne peuvent pas se déranger pour rien. »

Faisant la sourde oreille à cette réclamation, et au fond du cæur souhaitant que Bob réglât ses comptes avec le créancier au pied fourchu, je fis virer le tourniquet et m'échappai de la main de sa tante.

Sur le soir, j'entrais à Londres.

Qui a vu Londres pour la première fois et n'a pas été désappointé? Ces longs faubourgs, qui viennent se confondre indéfini. ment dans la capitale, préviennent toute surprise : tout spectacle gradué aboutit au désenchantement.

Je jugeai prudent de monter dans un fiacre et me fis cahoter jusqu'à l'hôtel de ***. Je trouvai mon père dans le plus grand décomfort et arpentant un petit salon, comme un lion nouvellement attrapé arpente sa cage. Ma pauvre mère avait mille plainies à faire... Pour la première fois de sa vie elle était réellement de mauvaise bumeur. Ce n'était pas le moment de raconter mes aventures : j'avais assez à faire d'écouter celles de mes chers parents.

(1) Le quart du shelling ou 30 centimes.

Ils avaient couru toute la journée à la recherche d'un appartement. On avait soutiré un foulard neuf de la poche de mon père. Dame Primmins, qui devait connaitre si bien Londres, ne le connaissait pas du tout; elle déclarait que tout y avait été bouleversé et que toutes les rues y avaient changé de nom. Le beau parapluie de soie, laissé pendant cinq minutes dans l'antichambre, avait été remplacé par un vieux parapluie en guingans tout troué.

Ma mère se souvint enfin qu'il fallait mettre à l'air les draps de mon lit, si on ne voulait pas que j'y contractasse un rhumatisme à me rendre perclus de tous mes membres, et elle disparat à cet effet, suivie de dame Primmins et d'une sémillante servante qui semblait penser que nous lui donnerions plus de peine que de fit. Ce fut alors que je fis part à mon père de la rencontre de M. Trevanion.

Il ne parut pas m'écouter jusqu'à ce que j'eusse prononcé le nom de Trevanion. Mais à ce nom il devint påle et s'assit tranquillement :

« Continuez,» me dit-il, voyant que je m'interrompais pour le regarder.

Quand j'eus fini et lui eus communiqué le message dont j'avais été chargé par le mari et la femme, il sourit à demi, et, passant la main sur son front, il se mit à réfléchir , assez mélancoliquement peut-être, car j'entendis un ou deux soupirs.

« Et Eleonor... Lady Eleonor, » dit-il, enfin, en se reprenant et sans lever les yeux, « Lady Eleonor, veux-je dire... Elle est très... très...

- Très-quoi, mon père ?

- Très belle encore ?

- Belle? oui belle, certainement; mais j'ai fait plutôt attention à ses manieres affables qu'à sa beauté... et puis, Fanny, miss Fanny est si jeune!

Ah!» dit mon père, murmurant en grec les vers célèbres, dont la traduction par Pope est si souvent citée :

Like leaves on trees the race of man is found,
Nuw green in youth, now withering on the ground (1).

.

(1) « Comme les feuilles des arbres on trouve la race de l'homme, ici verte dans la jeunesse, là flétrie sur la terre. »

Et vous dites qu'ils désirent me voir. Est-ce Eleonor, lady Eleonor, qui vous a dit cela ou son... son mari ?

-Son mari, certainement. — Lady Eleonor a approuvé plutôt que parlé.

- Nous verrons, dit mon père... Ouvrez la fenêtre... Cette pièce est étouffante. »

J'ouvris la fenêtre qui donnait sur le Strand (1). Malgré les voix des passants, le roulement des voitures, tout le bruit de la rue, mon père s'appuya sur la plinthe de la fenêtre et regarda pendant quelque temps. En se retournant vers moi, il me dit avec un air serein :

« Chaque fourmi chemine avec son fardeau sur la colline et le porte gaiment à la fourmiliere. Combien je suis heureux ! combien je devrais remercier Dieu! Combien mon fardeau est léger et que ma maison est un doux asile ! »

Ma mère rentra lorsqu'il terminait ces paroles. Il alla à elle, lui passa un bras autour de la taille et la baisa sur le front. Ces caresses conjugales n'avaient pas perdu leur tendre charme; ma mère, tout à l'heure de mauvais humeur, le regarda avec une douce surprise.

(-Je pensais, » dit mon père, en forme d'apologie, « combien je vous dois et combien je vous aime. »

CHAPITRE II.

Et maintenant nous voici, trois jours après mon arrivée, établis avec toute la pompe et la grandeur de notre ménage dans Russell street, Bloomsbury, à quelque pas de la bibliothèque du Muséum. Mon père passe ses matinées au milieu de ces vastes silences, lata silentia, comme Virgile appelle le monde au delà du tombeau; car nous pouvons bien appeler un monde au delà du tombeau, ce domaine des esprits, une Bibliothèque.

« Pisistrate, dit mon père un soir qu'il classait ses notes en essayant ses lunettes; Pisistrate, une grande bibliothèque est un lieu imposant, c'est là que sont ensevelis tous les débris des hommes depuis le déluge.

(1) Longue rue marchande de Londres, parallèle à la Tamise.

Oui, c'est bien un cimetière, dit mon oncle Roland, qui, ce jour là, était parvenu à nous joindre.

C'est une Heraclia, dit mon père. - Je vous en prie, pas de mots si difficiles, dit le capitaine en secouant la tête.

Heraclia, reprit mon père, était la cité des nécromans, dans laquelle ils évoquaient les morts. Ai-je besoin de parler à Cicéron? je l'évoque. Ai-je besoin de babiller sur la place du marché d'Athènes, et apprendre des nouvelles vieilles de deux mille ans? j'inscris mon charme sur un morceau de papier, et un grave magicien me fait approcher Aristophanes. Et nous devons tout cela à notre ancêt...

Frère !

A nos ancêtres qui ont écrit des livres... je vous remercie. » Ici, l'oncle Roland offrit sa tabatière à mon père qui, malgré son borreur du tabac, en prit cependant une pincée, et éternua cinq fois, en conséquence... Cinq fois, pour être exact envers mon oncle Roland, celui-ci avec beaucoup d'onction, répéta : « Dieu vous bénisse, mon frère Augustin. »

Aussitôt que mon père eut apaisé ses éternuments, il poursuivit avec des larmes aux yeux, mais aussi calme qu'avant l'interruption... car il était philosophe, de la secte des stoïques :

« Mais ce n'est pas cela qui est imposant : c'est d'oser rivaliser avec les esprits d'élite; c'est de leur dire : Faites place, moi aussi je veux prendre rang parmi les élus. Moi aussi, je voudrais conférer avec les vivants, plusieurs siècles après que la mort aura consumé ma cendre. Ah! Pisistrate, je voudrais que l'oncle Jack eût été je ne sais où, avant de m'amener à Londres et de m'installer au milieu de ces dominateurs du monde. »

Pendant que mon père était à pérorer, j'étais occupé à raboter quelques tablettes ou rayons en sapin pour les esprils d'élite; car j'étais un peu menuisier, et ma mère, toujours prévoyante quand il s'agissait de mon père, avait deviné que ce serait choses nécessaires dans une maison louée. Aussi non-seulement avait-elle apporté ma boîte d'instruments, mais encore le matin elle était allée en personne acheter les matériaux bruts. Arrêtant le rabot sur la planche à demi façonnée : « Mon cher père, dis-je, si à l'Institut philhellène j'avais con6° SÉRIE.

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TOMB XVI.

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