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Philosophie.

Moeurs.

Religion.

LA RELIGION ET LE CLERGÉ EN FRANCE.

Deux faits nouveaux et véritablement étranges dominent, à nos yeux, 'l'histoire de la révolution de février. Pour la première fois, depuis soixante ans, la crise révolutionnaire est restée pure de tout excès contre la religion. L'animosité violente des révolutions antérieures (y compris celle de 1830 ) contre cette religion et ses ministres semble s'être complétement évanouie en 1848. Plusieurs membres du clergé catholique et un ministre protestant ont pris place dans l'Assemblée nationale; leur élection n'a excité dans le pays ni le mécontentement ni même la surprise (1).

(1) Depuis l'époque de la Convention nationale, on ne trouve dans les assemblées politiques françaises presque aucun ministre du culte catholique ou du culte protestant. Ils n'étaient point exclus par la loi ; mais l'opinion du pays et les mæurs politiques semblaient les exclure. A deux époques différentes, sous la Restauration, de 1814 à 1830, deux prélats catholiques, l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois, et l'abbé de Pradt, ancien archevêque de Malines, furent élus députés. Le premier fut déclaré indigne de siéger, à cause de sa participation au meurtre de Louis XVI; le second ne siégea que pendant quelques semaines. Il avait paru une seule fois sans succès à la tribune. Cette retraite fut-elle conseillée par un désappointement d'amour-propre ou par le simple bon sens ? la question est restée indécise. Il est permis toutefois de supposer que l'expérience avait promptement démontré à M. de Pradt que, dans l'état des opinions en France, une assemblée politique n'offrait pas de place convenable à un prêtre catholique.

De 1830 à 1848, durant le règne de Louis-Philippe, un seul prêtre, l'abbé Genoude, propriétaire et principal rédacteur de la Gazette de France, entra dans la chambre des députés ; c'était du reste beaucoup moins au prêtre qu'au directeur d'un journal légitimiste que les électeurs de Toulouse avaient entendu 60 SÉRIE. – TOME'Xvi.

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D'un autre côté, le clergé français s'est jeté avec une sorte d'ostentation dans les voies de la révolution nouvelle. Du haut de la chaire comme du pied des autels, d'ardentes prires se sont élevées au ciel pour la république naissante : les prêtres ont couvert de leurs bénédictions empressées les arbres de la liberté; ils ont tous marché aux élections, en tête, ou du moins au milieu de leurs ouailles.

Quel est le véritable sens de ces deux faits? La France révolutionnaire est-elle tout à coup revenue au catholicisme? ou le catholicisme s'est-il soudainement fait républicain?

Nous ne croyons ni à l'une ni à l'autre de ces métamorphoses.

L’Église catholique romaine est essentiellement ennemie des révolutions à toutes leurs dates: les principessur lesquels elle se fonde sont l'autorité, l'unité, la perpétuité, c'est-à-dire les principes les plus diamétralement opposés à l'esprit révolutionnaire. La forme monarchique a toujours obtenu ses préférences, car cette forme est celle qu'elle a revêtue dès les temps primitifs. Aux jours de leur plus grande puissance, et dans la plus grande exaltation de leur orgueil, les prêtres, les évêques, les papes eux-mêmes, soit pour satisfaire quelque passion, soit pour faire prévaloir quelque intérêt particulier de l'Eglise, ont souvent, il est vrai, excité et soutenu la révolte contre les rois; mais, de la part de l'Église, c'étaient là des aberrations politiques; ce ne furent jamais ses doctrines. Dans les

confier leur mandat; à cause même de son caractère sacerdotal, M. Genoude avait déja plusieurs fois échoué dans ses tentatives électorales.

La nouvelle assemblée nationale renferme dix-sept ministres de l'Église catholique romaine, aux diférents degrés de la hiérarchie ecclésias:ique, et un ministre du culte protestant. Les ecclésiastiques romains sont : MM. de Parisis, évèque de Langres; Fayet, évêque d'Orléans ; Legraverend, évêque de Quimper ; Abbal, vicaire-géneral de Rhodez; de l'Épinay, vicaire-général de Luçoa; de Cazalès, supérieur du grand séminaire d’Agen ; Mouton, directeur du petit séminaire d'Alby; Fournier, Curé de Saint-Nicolas, à Nantes; Desclais, cure de Cresserons, département du Calvados; Staële, curé du diocèse de Strasbourg; Daniélo, curé de Guey, diocèse de Vannes ; Leblanc, curé du même diocese; Fré chon, prêtre du diocèse d'Arras; Sibour, professeur de la faculté de theologie d'Aix, frère du prélat récemment appelé a l'archevêché de Paris; Bautain, supérieur de l'institution de Juilly; Lacordaire, religieux dominicain (démissionnaire); et l'abbé de Lamennais (que nous appellerons un prêtre philosophe). Le minis ir protestant est M. Coquerel..

trois derniers siècles, au milieu de toutes les luttes qui ont précédé la naissance des gouvernements modernes, l'Église catholique s'est constamment dévouée à la cause du pouvoir anciennement établi, à la cause du pouvoir absolu : ses ennemis le disent, et l'Angleterre, pour le nier, aurait besoin d'effacer de son histoire les souvenirs de 1688.

Le clergé français ne peut avoir soudainement abandonné ces priocipes généraux de l'Eglise à laquelle il appartient, principes qu'il a constamment suivis avec autant d'avantage pour elle que d'honneur pour lui-même. La sincérité d'une modification aussi profonde dans ses idées et dans sa conduite est d'autant moins admissible, que la première, la grande révolution française, il doit s'en souvenir, fut surtout dirigée contre lui. La persécution, l'outrage, l'exil, le martyre, le clergé catholique souffrit tout alors : la république de 1793 mettait à le poursuivre ce luxe de cruauté par lequel un vainqueur sans générosité se venge toujours de ne pouvoir achever assez promptement un ennemi vaincu. Jusqu'à ce jour, du moins, les auteurs de la révolution de février se sont abstenus de recommencer contre l'Église la guerre que lui avaient déclarée leurs devanciers; mais, quoique différant à cet égard de la première révolution, la révolution de février n'en est cependant qu'une phase nouvelle ; c'est la recrudescence d'une fièvre invétérée, le réveil inattendu d'un vieux volcan quelque temps endormi. Pour cette fois, en renversant le palais des rois, le torrent dévastateur a du moins respecté les autels du Dieu vivant; mais c'est toujours le même torrent de lave brûlante vomi par le même cratère, et qui, tôt ou tard, peut, dans son irrésistible violence, ruiner du premier choc ce qu'il laisse encore debout aujourd'hui. Le clergé français peut-il se tromper sur ce point? Peut-il croire réellement que les vainqueurs de février aient été subitement adoucis par une sympathie sincère pour la foi catholique, ou par le respect des droits de l'Eglise ? Nous ne verrions là qu'un aveuglement puéril que le premier événement suffirait pour dissiper. Il y a, en effet, dans le langage et la conduite des révolutionnaires de février quelque chose qui trahit le secret de leurs sentiments intimes et de la conduite qu'ils tiendraient si, au lieu d'être les vainqueurs d'un jour, ils pouvaient donner à leur domination le caractère de durée et les racines qui lui manquent encore. Pour bien comprendre les dispositions réelles de la révolution de février envers l'Église catholique, il aurait suffi aux dix-sept prêtres qui siégent dans l'Assemblée nationale d'assister naguère à l'audience accordée par l'israélite M. Crémieux, alors garde des sceaux de la République, aux femmes qui venaient le remercier d'avoir proposé le rétablissement du divorce.

C'est l'éternel honneur de l'ancien clergé français que d'avoir héroïquement résisté à la tyrannie sanglante de la révolution, depuis 1789 jusqu'à 1798. Ce clergé du dix-huitième siècle, on le soupçonnait de tiédeur et de scepticisme : il n'en a pas moins fourni des milliers de martyrs qui ont donné leur vie pour la foi. Il était riche, il passait pour mondain: et cependant il a supporté avec le courage le plus modeste, avec la plus admirable résignation, toutes les extrémités d'une glorieuse misère. L'Angleterre, tous les pays de l'Europe, ont vu les évêques et les prêtres français aussi patients, aussi sereins dans les souffrances d'un exil obscur, qu'ils avaient été fermes et inébranlables en face de la terreur et des périls, si menaçants pour eux, de la tourmente révolutionnaire : « Vous leur enlevez la croix d'or, avait dit le comte de Montlosier à l'Assemblée constituante, ils prendront la croix de bois, et c'est la croix de bois qui a sauvé le monde. » Ce fut, en effet, la croix de bois qui, dans les mains du clergé français, lorsque arriva l'heure de la réaction religieuse, sous le consulat, rendit immédiatement à l'Eglise son autorité morale et la place qu'elle avait si longtemps occupée dans les affections du pays. Le clergé reçut alors le prix de son courage et de son dévouement. Il avait résisté à l'anarchie avec une noble constance : le rétablissement de son influence se confondit avec le rétablissement de l'ordre.

La révolution de février n'a pas soumis le clergé actuel à d'aussi terribles épreuves : cette fois il n'y a eu pour lui ni persécution, ni exil, ni spoliation, ni échafauds. Après tant d'exemples con traires, c'est là, sans doute, un progrès réel, et le clergé a raison d'attacher une grande importance à ces premiers symptômes d'amélioration morale chez ses anciens ennemis; mais la nature même de celte révolution, les souvenirs qu'elle réveille, les noms qu'elle met en avant, les scènes qu'elle déroule incessamment aur yeux du monde, les symptômes menaçants qu'elle renferme, les dangers que courent l'autorité et la dignité de la religion dans ce chaos anarchique, tout se réunissait pour conseiller au clergé la plus grande réserve. Point d'hostilité, mais aussi point d'adhésion cordiale et empressée. Pourquoi le clergé n'a-t-il pas gardé cette attitude ? Pourquoi, avant même le premier apaisement de la tempête révolutionnaire, quand la République avait à peine encore vu le jour, a-t-il manifesté tant de facilité, tant de complaisance, un si prompt acquiescement? Est-ce faiblesse et terreur? ou bien le clergé a-t-il simplement témoigné, dans la forme qui lui était propre, cette indifférence complète, ce défaut absolu d'esprit de résistance, qui semble aujourd'hui caractériser le peuple français ? La résistance au pouvoir arbitraire, aux mesures illégales et à l'anarchie, c'est la disposition naturelle, c'est la vertu tutélaire d'un peuple habitué aux bienfaits de la liberté et au respect de la loi; et nous ne parlons pas ici de la résistance des factions politiques, qui aspirent à changer la forme d'un gouvernement; nous parlons de ce mouvement spontané par lequel, à la veille comme au lendemain d'une révolution, chaque citoyen maintient et défend, pour sa part, ses opinions, ses sentiments, sa dignité, ses intérêts et ses droits. C'est de ce concours de toutes les résistances individuelles, obscures, non concertées, que jaillit avec éclat la grande résistance nationale à toutes les tentatives, isolées ou non, de despotisme et d'anarchie. La France, en 1848, nous regrettons de le dire, n'a pas offert ce grand spectacle. Elle s'est soumise sans résistance à une révolution qu'elle n'avait pas souhaitée; elle accepte sans résistance une république dans laquelle elle n'a aucune foi. Le clergé français partage-t-il simplement la disposition générale? et tient-il vis-à-vis de la république de février la même conque

le reste de la nation? Les dispositions générales du pays ont, sans aucun doute, exercé une grande influence sur l'attitude du clergé, mais elles ne s'expliquent pas complétement. A nos yeux, le phénomène se justifie par d'autres causes qui se rattachent particulièrement à la situation actuelle de l'Église et du clergé en France.

La raison et le bon sens, qu'enseignent l'expérience, ont fait à la longue de grands progrès dans les rangs du clergé français. Il est maintenant convaincu que l'Église doit reconnaitre l'autorité du gouvernement, quelle qu'en soit la forme ; que tout ce qu'elle peut réclamer, c'est la liberté d'instruire le peuple dans la foi, et

duite

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