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ment qu'ils le voient sans peur. L'ours blanc est beaucoup plus fort et plus féroce que l'ours noir, mais celui-là même ne les effraye pas. Un homme seul s'en ira tranquillemeut à la poursuite d'un de ces formidables animaux, sans autres armes qu’une lame de coutean attachée à un bâton. Au printemps et en automne, les ours reposent habituellement sur la glace près de l'ouverture par laquelle sort le phoque pour respirer. Ils restent là, cachés dans la neige, les yeux fixés vers l'ouverture, et une patte étendue dans l'eau. Les Samoïèdes s'embusquent ainsi dans la neige; dès que le phoque est sorti, ils lui ferment, au moyen d'une planche, l'entrée de sa retraite, et s'emparent de lui.

Ces ours que l'on attaque si intrépidement inspirent aux Ostyaks un superstitieux respect. Un magistrat a raconté à M. Erman que, lorsqu'un procés s'engage à Beresow, entre des Russes et des Ostyaks, on a coutume d'apporter au tribunal une tête d'ours. Les Ostyaks, persuadés que cet animal sait tout, le prennent à témoin de leurs allégations, et en agitant leurs mâchoires comme pour manger, ils s'écrient : Puisse l'ours nous dévorer si nous ne disons pas la vérité! On retrouve un usage du même genre parmi quelques tribus du nord de l'Amérique (1).

'Les chiens laborieux et fidèles que les Sibériens attèlent à leurs traîneaux sont très-rudement traités par ceux auxquels ils rendent de si utiles services. Les Ostyaks, qui sont l'honnêteté même, et qui rient des précautions que nous prenons en Europe pour fermer nos portes, ne peuvent supporter le moindre larcin de ces bonnes bêtes, et entrent en fureur quand elles s'avisent d'approcher du foyer de l'habitation pour y chercher quelque chaleur ou quelque nourriture. C'est à qui se précipitera sur elles pour les châtier de la façon la plus cruelle. La voracité de ces chiens est pourtant très-excusable, car, à part les jours où ils reviennent fatigués d'un long voyage, on ne leur donne qu'une chétive pitance. Mais, grâce à leur vigoureuse constitution, ils résistent parfaitement à la rigueur de la température. Ils couchent hors des habita

(1) Note DU RÉDACTEUR. Ce respect superstitieux existe à un bien plus haut degré en Finlande, où chaque péripétie d'une chasse à l'ours est célébrée par une foule de chants populaires, où la capture d'un de ces animaux est l'occasion d'une grande fête.

tions, dans des trous qu'ils se creusent eux-mêmes au sein des amas de neige. A Obdorsk, où il n'y a point de pâturages, par conséquent point de chevaux, on compte pour soixante habitants environ quatre cents chiens. Chaque chien peut traîner un poids de deux cents livres. Le soir, ces quatre cents animaux réclament par un effroyable hurlement leur portion journalière, qui se compose, comme celle de leurs maîtres, de poisson séché au soleil, et dont ils dévorent à la fois la chair et les arêtes. Le reste du temps, la peuplade canine garde un profond silence. L'hydrophobie, qui causerait de si affreux ravages dans cette colonie de chiens, est heureusement ici un fléau inconnu. Steller a fait la même remarque au Kamtschatk. M. Erman en conclut que cette maladie est le résultat du régime des villes européennes, qu'elle provient de l'excès des aliments. Nous sommes portés à croire qu'elle est engendrée bien moins par la quotité de la nourriture que par la qualité.

Les importations annuelles d'exilés, le système de conscription, les avantages offerts à ceux qui s'engagent volontairement à servir en Sibérie, telles sont les principales mesures que le gouvernement russe emploie pour arriver peu à peu à coloniser et à civiliser ses possessions d'Asie. Les conscrits viennent non-seulement du district de Tobolsk, mais des régions plus reculées de la Sibérie, et comme ils doivent servir pendant vingt-huit ans, un petit nombre d'entre eux retournent au village natal. Celui qui y rentre est considéré par ses concitoyens comme un oracle. Il fait la gloire de sa famille, occupe partout la place d'honneur, et quand on lui adresse la parole, on lui dit : gospodin slujivin ( monsieur le militaire).

La rive de l'Irtisch, dont le passage est comme le symbole d'une mort politique, est un des gradins de ceux qui aspirent à s'élever, coûte que coûte, dans les fonctions publiques. La manie des titres, qui n'est nulle part si vive qu'en Russie, amène là une quantité d'employés qui ne sont tenus pourtant que d'y rester trois années, et qui, à l'expiration de ce temps, retournent pour la plupart sur une terre meilleure.

Près de Nijni Novogorod, å une assez courte distance de Moscou, il existe deux peuplades barbares, l'une, qui porte le nom de Cheremisches; l'autre, celui de Chavasches. Toutes deux sont d'un caractère ombrageux, craintif, inhabile à toute espèce de travail

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industrieux, et attachées à d'anciennes pratiques païennes. Elles oftrent à différentes divinités des cornes d'animaux, des fruits, des végétaux. Les femmes de Chavasches portent à la ceinture une masse de pièces de cuivre et d'autre métal, qui, à chaque mouvement qu'elles font, résonnent comme une rangée de clochettes. Mais ces tribus peuvent être considérées comme des êtres d'un goût raffiné, si on les compare à celles du nord de l'empire, à celle des Ostyaks, qui mangent à la même auge que leurs chiens; à celle des Samoïèdes, qui déchiquetent avec leurs dents des morceaux de chair crues. Les femmes des Samoïèdes portent, comme un élégant ornement, une queue de glouton qui passe sous leur pelisse. Leurs cheveux, tressés en forme de queue, sont surchargés d'un amas de pièces de fer, de cuivre, de laiton et de platines de fusil.

M. Erman raconte dans les termes suivants une scène dont il été témoin dans un chum, ou tente en peau, d'une famille samoïède. Un jeune renne, que nous avions pris le long du chemin, fut tué et dépecé en un instant. Les hommes portèrent ces quartiers de chair sanglants dans la tente, et se mirent à y mordre avec avidité. Le vieillard de la troupe suçait la cervelle, tandis que ses jeunes compagnons rongeaient jusqu'aux os chaque membre de l'animal. Ils riaient aux éclats de la surprise que mon bon domestique esthonien éprouvait à voir leur figure ensanglantée; mais quand le brave homme leur dit, au moyen de notre interprète, qu'ils ressemblaient à des loups, ils parurent très-surpris de ce reproche, et répondirent gravement qu'ils valaient mieux que les loups, puisqu'ils abandonnaient les os.

Dans cette même tente était une espèce de petit monstre, un enfant appelé Peina, dont notre voyageur ne parle qu'avec une espèce d'effroi. Peina, qui avait à peine une première rangée de dents, voulut pourtant, comme un jeune ogre, táter de la chair crue, ce qui ne l'empêcha pas ensuite de réclamer très-brutalement le sein de sa mère, puis la cuillère à pot, après quoi le pain des voyageurs, le pain dur et gelé lui procura encore une agréable distraction. Le soir, cet affreux avorton fut mis dans une boîte ressemblant à un canot, et couvert de tant de peaux, que ses cris semblaient partir de dessous terre. Le matin, sa mère, après l'avoir dégagé de ses enveloppes, le porta tout nu devant le feu. On lui présenta du sucre, qu'il repoussa d'abord, croyant que c'était de la neige; mais dès qu'il y eut goûté, il en demanda avec colère. L'interprète de M. Erman conçut un tel dégoût de ces tableaux sanvages, qu'un matin, tandis que son maitre était gravement occupé à mesurer la hauteur de quelques montagnes, il s'enfuit, laissant le pauvre savant avec quelques Ostyaks et trois traineaux, obligés de retourner à Odorsk, puis à Tobolsk. Après avoir séjourné quelques semaines dans cette ville, il fit du côté de la Chine une excursion dont le récit forme quelques-uns des meilleurs chapitres de son livre.

Irkutsk, la dernière ville importante que l'on trouve au nord des frontières de la Chine, compte neuf cents maisons, dont cinquante en briques, le reste en bois. C'est probablement, en ce qui tient aux denrées de première nécessité, la place la plus économique du monde civilisé. Nous disons civilisé, parce que, bien qu'elle soit située dans une région barbare, elle renferme une population au sein de laquelle on remarque plus d'un aspect et plus d'un usage européens. Elle possède une banque, des factoreries, une école de médecine, un gymnase et un champ de parade. Le marché, construit en bois, renferme d'énormes magasins de vivres. Là, pour un demi-penny (un sol), on a une livre de bæuf; pour un penny, huit livres de farine; pour dix centimes, une perdrix ou un coq de bruyère (1).

Mais nous avons håte d'arriver dans l'Empire Céleste. Nous traversons au galop, sur une glace brillante, le lac Barkal, qui s'étend au delà d'Irkutsk, et que le gouvernement russe fait garder par une flottille. De là, nous touchons rapidement à la limite des immenses

(1) Note DU RÉDACTEUR. La population de cette lointaine ville du nord, située à 5,820 werstes (près de 3,000 lieues) de Pétersbourg, est plus considérable que ne le dit M. Erman. Elle s'élève à 20,000 âmes. Irkoutsk est la résidence d'un gouverneur, le siège d'un évêehé, et une place de commerce considérable. C'est là que l'on forme les assortiments de pelleteries qui viennent de la cöte nord-ouest de l'Amérique, et des provinces septentrionales de la Russie, qui, de là, sont transportées à la Chine, et, dans l'intérieur de l'empire russe. On évalue ce commerce à quatre millions de roubles par an ; la douane de la ville rapporte 700,000 roubles au trésor. Les rues d'Irkoutsk sont droites, larges. Les marchands y ont un beau et vaste bazar. La Compagnie d'Amérique y a un comptoir et plusieurs magasins.

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possessions du tzar. Devant nous s'ouvre une porte par laquelle nous entrons dans un vaste magasin russe. De l'autre côté de ce bâtiment est une barrière en bois avec un autre portail surmonté d'un aigle et du chiffre de Nicolas. C'est la frontière de l'empire. Franchissez cette frontière, soudain le tableau est tout autre. A la simplicité des Russes succède le luxe fastueux des Chinois. La ville de Maimachen, visitée par M. Erman, est de nature à frapper vivement les regards de l'Européen; des toits plats, rejoints l'un à l'autre par des cordes auxquelles sont suspendues des lanternes; des maisons couvertes de papiers de diverses couleurs, parsemées de lanternes et de drapeaux qui flottent jusqu'au milieu de la rue. A la jonction des rues, coupées à angles droits, s'élèvent, sur des piédestaux de quatre pieds de hauteur, de vastes bassins en fer, où les buveurs de thé, assis sur des bancs, fument leur pipe, en attendant

que l'eau bouille sur ce foyer commun. M. Erman arrivait sur la frontière à l'époque de la fête de la lune blanche, autrement dite du nouvel an, et il eut le bonheur d'être invité à cette solennité chinoise. Toute la ville était gaiement parée; dans les rues brillaient une quantité prodigieuse de lanternes, de pavillons, des rouleaux sur lesquels étaient inscrits, avec des sentences poétiques ou des paroles louangeuses, les noms de chaque famille. De tous côtés on entendait éclater les pétards et les fusées. Avant le diner, on assista à une représentation théâtrale. Maimachen possède une compagnie d'acteurs qui, dans cette importante circonstance, tenait à se distinguer. L'orchestre se composait de tambours en bois, de cymbales d'airain, de plaques de même métal, sur lesquelles on frappe avec des marteaux, et des baguettes en bois dont on se sert comme de castagnettes.

Sur la scène il n'y avait point de femmes : elles étaient remplacées par les acteurs les plus juvéniles, portant pour dissimuler leur sexe de longues tresses de cheveux noirs. Plusieurs personnages avaient le visage bariolé de façon à cacher leurs traits et à leur donner le plus étrange aspect. Celui-ci montrait de chaque côté de sa bouche des rayons éclatants, et sa tête était surmontée d'une plume, signe de convention qui dans les pièces chinoises indique un esprit, une apparition. Celui-là annonçait par son casque doré son caractère guerrier; quelques-uns en se frappant les flancs avec une baguette prouvaient par là qu'ils voyageaient à cheval. La 6e SÉRIE.

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TOME XYI.

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