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A chaque instant, on entend les Russes jeter au milieu de la conversation un mot qui exprime leur indifférence habituelle et leur éloignement pour tout souci : Kak ni bud ( à quoi sert?). Malgré la variété de conditions qui apparaissent au sein de cette population, tout y est marqué d'un sceau de nationalité, et l'attachement à chaque usage établi est pour chaque individu une sorte de principe fondamental. Moscou a cependant adopté quelques coutumes étrangères, mais en les modifiant de telle façon qu'elle les a en quelque sorte assimilées à ses mœurs nationales. La nationalité russe peut être comparée à une rivière qui reçoit d'autres rivières sans changer son nom, ou plutôt à un organisme énergique, qui, en se nourrissant de diverses substances, reste constamment le même.

Le 29 juillet, M. Erman partit de Moscou avec M. Hansteen, et, se dirigeant vers l'est de l'empire, traversa une contrée productive, parsemée d'agréables villages. A Pokrof, son premier point de halte, les murs de sa chambre étaient ornés de grossières gravures représentant les événements de 1812 et les actes de courage des paysans. A Murom, il entend raconter la légende d’un rossignol qui attire dans les forêts les voyageurs par ses sons mélodieux, et les captive jusqu'à ce qu'ils expirent par la magie de ses chants. Il arrive à Nijni Novogorod, au temps de la grande foire qui chaque année amène une foule immense dans cette ville. C'est un curieux spectacle pour un étranger, un spectacle qui présente aux regards le plus bizarre assemblage de physionomies et de marchandises. Près des saintes images, des obras, des amulettes et des autres objets employés dans le culte grec, apparaissent les Quvres de luxe de la civilisation européenne. Près des rustiques ciselures des paysans de l'Oural, sont les élégants et fragiles produits de l'industrie parisienne. La plupart des denrées qu'on voit étalées là viennent d'une distance lointaine. Là sont les caisses de thé de Chine, les peaux de chevaux de la Tartarie, les barres de fer de la Sibérie, les châles et les cotons de Bokhara. Ces cotons bruts ou filés sont un des principaux objets de commerce de la foire de Nijni. Il existait en Russie, il y a un siècle, de singulières fables sur cet utile produit. « J'ai tout lieu de croire, dit M. Erman, que

le fameux zoophyte désigné sous le nom de Baranez, ou plante de l'agneau, n'était autre chose que le cotonnier. Herberstein raconte, sans y rien changer, les détails qu'on lui avait donnés sur cette plante. « Il existe près de la mer Caspienne une graine, plus large et plus ronde que celle du melon, qui produit un arbuste de cinq palmes de hauteur, qui ressemble à un agneau et porte une fine toison. Dans l'édition allemande de Herberstein (Båle, 1563), il est dit en outre que cette production a la tête, les yeux, les oreilles et tous les membres d'une brebis, que la laine qu'on en retire sert à faire des vêtements, »)

La foire de Nijni dure deux mois; six cent mille individus de toutes sortes de nations s'y réunissent ordinairement. Elle rapporte une somme considérable au trésor impérial. La location des baraques en bois, celle de deux mille cinq cents magasins en pierre, produisent près de 400,000 roubles. La population du district, montant à un million d'âmes, paye un impôt de 14 millions de roubles.

C'est à Nijni Novogorod que l'on concentre les criminels des provinces occidentales de l'empire condamnés à l'exil en Sibérie. Ils arrivent là par petits détachements et continuent leur marche en troupe nombreuses. Le long de la route, près de chaque maison de poste, est un bâtiment décoré du titre de forteresse, mais qui n'est qu'une vaste baraque divisée en une quantité de cellules et entourée d'une palissade. C'est là que les prisonniers passent la nuit.

Selon M. Erman, ces prisonniers ne seraient point aussi maltraités qu'on le croit généralement. Ce dont ils souffrent, ce n'est pas tant des mesures disciplinaires employées à leur égard que de la rigueur du climat, de la séparation de leurs amis, et du mortel ennui que doivent éprouver ceux qui, après avoir vécu dans le mouvement de la civilisation, se trouvent tout à coup enchainés à la monotone existence d'un paysan ou d'un cosaque dans une des plus tristes régions du globe.

A cent werstes au delà de Nijni, M. Erman rencontra la première caravane de prisonniers. Ils étaient tous bien vêtus, et ne semblaient ni fatigués du trajet qu'ils venaient de faire, ni effrayés de celui qu'ils devaient accomplir. Chaque caravane est accompagnée d'un certain nombre de chariots attelés de chevaux de poste qui conduisent les femmes, les vieillards, les malades. Derrière les voitures, marchent deux à deux les prisonniers escortés par un détachement de milice établi dans chaque village. Il est rare de voir un captif enchaîné. La plupart des récits romanesques répandus sur la Sibérie ne sont que des fictions. Ainsi, dit M. Erman, il n'est pas vrai qu'une partie des exilés soient condamnés à chasser perpétuellement la martre ou d'autres animaux. La plupart sont condamnés seulement à s'établir en Sibérie. S'il en est qui doivent travailler aux mines de l'Oural ou à d'autres cuvres pénibles, ce n'est en général que pour un temps limité. Les paysans doivent pourvoir eux-mêmes à leur existence; les gens d'une classe plus élevée et inaccoutumés au travail manuel ont une pension du gouvernement. Tous sont désignés sous le nom sympathique d'infortunés. Les habitants du pays les traitent avec égard, et il se conclut plus d'un mariage entre les proscrits des grandes villes et les pauvres familles des villages sibériens (1).

Par une remarquable disposition des lois russes, les serfs qui sont transportés en Sibérie y deviennent aussi libres que les paysans des régions occidentales de l'Europe. M. Erman se plaît à louer cette disposition et lui attribue les plus heureux résultats. C'est un fait remarquable, dit-il, que dès que les paysans jouissent de leur liberté, ils changent complètement d'habitudes et mènent une vie exemplaire (2). Le bannissement mis à la place de l'emprisonnement est donc un bienfait de la législation russe. Si l'ar

(1) NOTE DU RÉDACTEUR. Est-il besoin de dire que ce passage confirme la remarque que nous avons déjà faite plus haut? Si les antagonistes du gouvernement russe ont exagéré ses vices et ses mesures cruelles, des écrivains comme M. Erman ne tombent-ils pas dans une autre exagération? Qui ne sait que parmi ces milliers de malheureux condamnés à ce fatal exil, il en est et beauco'p qui n'ont jamais mérité un tel châtiment. Ce nom d'infortunés par lequel, dit Erman, on les désigne, n'indique-t-il pas l'opinion que l'on a de leur sort? Pour nous qui avons assisté un jour au départ de la chaine de Moscou, nous ne pouvons otiblier la triste impression que nous fit éprouver ce spectacle, et les actes d'arbitraire inique qui nous furent racontés à ceite occasion par des employés mêmes du gouvernement.

(2) NOTE DU RÉDACTEUR. En faisant cette observation, M. Erman a-l-il réfléchi à toutes les conséquences qu'on pourrait en tirer ? Si cette loi d'affranchissement suffit pour moraliser les serfs corrompus, quel effet produirait-elle sur des serfs honnêtes ? La question ainsi posée, il nous paraît aisé d'y répondre, et l'éloge que le complaisant voyageur accorde à une disposition du code russe est pour nous une éclatante protestation contre l'organisation générale de l'empire.

rêt qui condamne un criminel au travail des mines, au lieu de le frapper de mort, nous rappelle l'exemple des Grecs, ce même arrêt qui affranchit le condamné de sa servitude personnelle est par là admirablement modifié.

Ce sont les hommes des hautes classes qui souffrent le plus de leur exil. Ils se fixent dans les villes où ils peuvent recevoir plus aisément les secours du gouvernement, et la plupart finissent par se résigner assez philosophiquement au pauvre régime de vie qui pour eux remplace à Tobolsk et dans d'autres lieux le luxe de Moscou et de Pétersbourg. Quelques-uns ont en arrivant une pénitence à faire dans l'église, et ils la continuent quand elle n'est plus obligatoire. A Bernow, petite ville de l'ouest, on raconte de curieux détails sur plusieurs illustres bannis qui ont terminé là leurs jours. Un de ces bannis fut Mentchikoff, le favori de Pierre le'. Quand il vit sa carrière politique finie, il se prépara à la mort par des actes de dévotion. Il construisit de ses mains, sur les bords de la Sosva, une chapelle en bois de trente ou quarante pieds de hauteur. Il y remplit lui-même l'office de sonneur, et fut enseveli avec respect par les habitants de Bernow, à la porte de son édifice. Dans cette même ville, M. Erman trouva un grand nombre de malheureux qui par suite d'une tentative révolutionnaire avaient perdu leur rang, leur fortune. Parmi eux étaient le comte Gorski, général de cavalerie, et MM. Focht et Chernislow, officiers impériaux. Ils portaient ordinairement le rustique costume du pays; mais, les jours de fête, ils prenaient le vêtement européen, afin de montrer les vestiges des signes de distinction qu'ils avaient reçus autrefois.

A Jekaterinebourg, la première ville importante au delà des limites de l'Europe, les exilés sont un fréquent objet d'attention. Il en passe là annuellement environ cinq mille, les deux cinquièmes à peu près, dit M. Stevanow, de la masse des déportés qui chaque année entrent en Sibérie. Ils sont escortés par des cosaques de l'Oural bien équipés, bien armés, investis des mêmes priviléges que ceux du Don, et par des compagnies de Baschkirs. Ces Baschkirs, qui joignent à l'armée russe une milice irrégulière et à demi sauvage, sont les derniers restes de la tribu primitive des vastes plaines sibériennes. Leur vie est tantôt nomade, tantôt sédentaire. Ils passent l'hiver dans des villages en bois

construits sur la lisière des forêts. Aux premiers jours du printemps, ils rassemblent leurs troupeaux, attachent à leur selle une tente en crin, et s'en vont à travers champs. Tout le jour à cheval, indolents et indociles, dès qu'ils mettent pied à terre, ils semblent n'être plus propres à aucune action. Le seul emploi qu'ils se réservent est celui de rassembler les juments lorsqu'il faut les traire; les autres soins domestiques sont abandonnés aux femmes. L'herbe abonde dans les pâturages qu'ils occupent, mais l'idée ne leur vient pas de la récolter. Leurs troupeaux trouvent comme ils peuvent leur nourriture, l'hiver, en cherchant le gazon sous la neige. L'aliment ordinaire des Baschkirs se compose de mouton, de poisson, et d'une espèce de poires dont ils font des gâteaux. Leur boisson est le lait fermenté des juments. Ils emploient dans leurs chasses des faucons qu'ils dressent habilement. Les plus petits prennent des lièvres, les grands attaquent le renard et même le loup. Cette existence errante, oublieuse, a un charme particuJier qui séduit les étrangers, et ce n'est pas sans regret qu'en automne, la peuplade vagabonde rentre dans ses foyers. Elle y rentre avec la crainte que, pendant son absence, le shaïtan, le mauvais esprit n'ait pénétré dans ces cabanes où la réclusion est si triste. Quant la tribu arrive à quelque distance du village, les hommes s'arrêtent, les femmes vont en avant, frappent avec le bâton à la porte de chaque hutte, en proférant toutes sortes d'imprécations. Quand elles ont fait cet exorcisme, les hommes accourent au grand galop et poussent de grands cris pour achever d'épouvanter leur ennemi et de le chasser de leur demeure. Les armes de ces Bédouins du nord sont les mêmes que celles qui excitaient le rire ironique du capitaine Dalgetty, dans sa visite aux enfants du brouillard. Mais quoique, en ce temps de fusils à percussion et de systèmes Paixhans, des arcs et des flèches puissent être considérés commế une anomalie, ces armes placées entre les mains des Sibériens n'en sont pas moins très-redoutables. En voyageant de long de l'Obi, M. Erman a eu plus d'une fois l'occasion de s'en convaincre. L'arc des Ostyaks, très-peu courbé, a six pieds de longueur, et lance en un instant quatre flèches meurtrières. Pour le tendre, il faut à la fois de la force et de l'habileté. Notre savant voyageur s'y essaya et ne put amener la corde à plus du tiers de la longueur du bois, tandis qu'une espèce de pygmée Ostyak, à

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