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manquer. Or, ce qui est vrai d'un homme l'est aussi d'un peuple.

En France, la liberté est plutôt négative que positive; elle protége, mais à la condition que le protégé ne bouge pas : c'est un bouclier à demeure. Ainsi, le Français ne peut être arrêté que dans les cas prévus par la loi, et moyennant l'accomplissement de certaines formalités; mais il ne peut rien faire par lui-même. Il est inhabile à décider si l'on fera le plus petit pont sur le moindre ruisseau au fond de sa province, ou si l'on réparera le clocher du village qui tombe en ruines. A vrai dire, même, il s'en inquiète peu. Il attend tout du gouvernement, parce que, chez lui, le gouvernement a toujours été, de temps immémorial du moins, en possession exclusive de tout faire - ce qui, du reste, ne veut pas dire qu'il fasse grand chose. L'initiative est une chose qu'il comprend à peine ; c'est pour lui une pure abstraction. Bien plus : c'est à peine s'il se plaint de cet état d'impuissance dans lequel il vit, tant l'habitude de l'inaction l'a énervé et engourdi. Tout ce qu'il peut faire, c'est de critiquer le gouvernement pour ce qu'il fait, et pour ce qu'il ne fait pas; et à cela, on doit lui rendre cette justice, il n'a garde de manquer. Il y dépense même des trésors de verve et d'esprit. Mais voilà pourquoi, aussi, la critique des actes de l'autorité décèle si souvent l'absence de ce sens pratique que peut seule donner l'habitude des affaires. Ne pouvant rien faire, et ne sachant pas agir, il parle beaucoup et à merveille sans aborder sérieusement la question : d'où vient qu'il irrite souvent le pouvoir sans l'éclairer jamais.

Aux États-Unis c'est tout le contraire. Le peuple y est habitué depuis des siècles à tout faire par lui-même. Les colonies anglaises de l'Amérique du Nord se sont à peu près constamment gouvernées elles-mêmes depuis leur origine. C'étaient les colons qui votaient les impôts, par eux ou leurs représentants. qui en surveillaient la répartition, la distribution et l'emploi, qui avisaient aux moyens de défendre leurs propriétés contre les attaques de l'ennemi, et qui décidaient enfin en premier et dernier ressort toutes les questions d'administration intérieure. De sorte que l'indépendance, résultant de l'affranchissement de la mèrepatrie, n'a fait que continuer et sanctionner cette liberté absolue de la commune et de la province. On peut done dire que l'Américain a toujours été, avant comme après la révolution, en possession de la liberté politique et administrative la plus étendue, et que jamais il n'a laissé prendre ni à la couronne, ni au pouvoir central, le droit de contrôler ses affaires de localité. Il en résulte qu'il est habitué dès l'enfance, et pour ainsi dire traditionnellement, à prendre l'initiative en toute circonstance. S'il juge qu'il y a quelque chose à faire, il le fait. Il ne compte point sur le gouvernement, même pour les choses qui sont dans sa légitime sphère d'action, car on le voit constamment le pousser et le harceler par tous les moyens en son pouvoir. En un mot, au lieu de subir la tutelle du gouvernement, c'est le gouvernement qu'il met en tutelle.

Veut-on bâtir une église, par exemple, dans une localité? on se réunit, on se cotise de manière à faire les fonds nécessaires; puis on achète un terrain, et l'on bâtit. On pourvoit de la même manière aux dépenses d'entretien et aux honoraires des ministres du culte. S'agit-il d'un chemin, d'un pont, ou de n'importe quelle antre affaire de localité? on s'y prend toujours de la même manière : on agit. Il en résulte que le peuple américain jouit d'une liberté active, à la différence du peuple français, qui ne jouit que d'une liberté passive. Et cela est si bien compris, si profondément entré dans les meurs, que toute restriction, on pourrait presque dire toute action gouvernementale, est vue de mauvais cil, et considérée comme un obstacle à la prospérité publique. Le journal officiel de l'avant-dernière administration, le Globe de Washington, avait pris pour devise ces mots significatifs: Le monde est trop gouverné: et la Revue Démocratique porte encore pour devise la même pensée plus explicitement exprimée : Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.

De là cette décision qui forme un des principaux traits du caractère américain, et goi contribue si puissamment, par le mouvement d'incessante et d'effective activité qu'il imprime, au développement de la richesse; de là cet entrain irrésistible d'une société où chaque individu agit invariablement d'après la maxime : Aideloi, le ciel l'aidera; de là, enfin, cet esprit positif et pratique qui subordonne tout à l'utilité. Pour l'Américain, les moindres actions ont un but. Ce n'est pas lui qui ferait des manifestations oiseuses; il comprend trop bien la liberté pour en abuser.

IV.

LÉGÈRETÉ DES TAXES.

Les dépenses fédérales, fort modérées d'ailleurs, sont à peu près exclusivement couvertes par le produit des droits de douane et par le produit de la vente des terres publiques. Les dépenses locales des états et des communes sont seules payées au moyen de taxes directes, et ces dernières, d'ailleurs, sont en quelque sorte insignifiantes, eu égard aux moyens des contribuables.

Trois causes principales expliquent l'économie qui préside aux dépenses publiques aux États-Unis : 1. L'absence d'armée régulière en temps de paix; car on ne saurait appeler armée dix mille hommes de troupes sur vingt et quelques millions d'habitants; 2° l'absence à peu près absolue de sinécures; 3° enfin, l'absence d'une dette publique. Si l'on pouvait supprimer ces trois chapitres du budget français, on verrait quelle immense économie il en résulterait.

Il est bien vrai que lorsqu'il survient une guerre, les États-Unis la font plus dispendieusement que toute autre puissance, parce que l'armée ne se recrutant guère que de volontaires, il faut que la paye soit élevée en proportion du prix ordinaire de la journée de travail ; parce qu'ensuite rien n'est organisé pour la guerre, et que tous les services se font à l'entreprise, sans ensemble, chèrement et mal; si la guerre revenait souvent, il est probable qu'il y aurait économie à entretenir une armée régulière; mais comme heureusement la guerre ne survient qu'à de rares intervalles, il vaut encore mieux le faire plus chèrement que de s'imposer annuellement et d'une manière permanente des dépenses qui finisseni par devenir ruineuses. D'ailleurs, il y a contre l'existence d'une armée régulière des considérations bien autrement imporiantes que celles résultant d'une économie pécuniaire.

Quant aux sinécures, on ne comprend pas, dans une société laborieuse, économe et surtout éminemment utilitaire, ces positions exceptionnelles de loisir créées aux dépens du public. Ainsi, point de place qui ne soit rigoureusement indispensable. Le moindre emploi, il est vrai, fait amplement vivre l'homme qui l'occupe; mais il n'y a que peu ou point d'états-majors, et les emplois supérieurs sont comparativement moins rétribués que les inférieurs. De tout cela il résulte qu'il y a moins d'employés, qu'ils travaillent davantage, et que, quoiqu'ils soient généralement mieux payés, l'État y trouve une notable économie.

Pour n'avoir pas la charge d'une dette, les États-Unis ont employé le moyen vulgaire, ils ont payé. La guerre de l'indépendance et celle de 1812 leur avaient laissé sur les bras une dette énorme relativement aux moyens de la population; mais on s'est soumis à des sacrifices pour s'acquiter, et l'on y est parvenu. Dans ces derniers, temps il s'en est accumulé une autre, en conséquence de la guerre, heureusemeut terminée, contre le Mexique; sans aucun doute on agira de même : on s'imposera des sacrifices pendant quelques années, jusqu'à ce que la dette soit acquittée.

On peut évaluer les dépenses fédérales ordinaires à 6 francs par personne, et les dépenses locales, en moyenne, à 9 francs : ensemble 15 francs, lorsqu'en France, où l'aisance est beaucoup moins grande, la dépense moyenne, nécessaire pour subvenir aux dépenses du gouvernement, s'élève à plus de 40 francs par personne (1).

Cette grande modération dans le chiffre des contributions est, comme on le conçoit aisément, très-favorable à la production et au rapide développement de la richesse. Par ce moyen, chaque contribuable se trouve à même de capitaliser annuellement une partie de son revenu, et, par conséquent, de lui donner une destination productive. Si l'on réfléchit ensuite que le chiffre de ces revenus, ainsi capitalisés, excède un demi-milliard de francs par an, en prenant les dépenses gouvernementales de la France pour point de comparaison, on pourra se faire une idée de la prodigieuse impulsion que doit en recevoir la fortune générale.

Si l'on pouvait, par exemple, au moyen du licenciement d'une grande partie de l'armée, et de quelques autres économies, réduire le budget français de cinq cents millions, la production serait naturellement augmentée annuellement de toute l'importance de ce nouveau capital employé productivement, lequel irait toujours croissant comme les intérêts composés. De sorte qu'au

(1) Ces chiffres bien évidemment ne sont qu'approximatifs : une comparaison rigoureusement exacte est à peu près impossible à faire.

bout d'un quart de siècle, l'accumulation des richesses qui en résulterait serait véritablement énorme. Or, cette économie est habituelle aux États-Unis : ce qui sert à expliquer pourquoi le mouvement ascensionnel de la richesse y est si rapide et si regulier.

Sans doute on doit moins attentivement examiner le chiffre de la taxe que l'emploi qui en est fait. Des taxes, même énormes, employées judicieusement à faire des routes, à creuser des canaux, à organiser des travaux d'irrigation, à populariser la science dans son application aux arts utiles, à favoriser sérieusement l'agriculture, le commerce et l'industrie, des taxes ainsi employées seraient sûrement de l'argent placé à gros intérêts. Une pareille affectation d'une partie du budget serait même infiniment plus utile en France qu'aux États-Unis; – parce qu'ici le peuple, manquant de cette décision que donne seule l'habitude de tout faire par soi-même, ne tirerait pas, à beaucoup près, aussi bon parti que le gouvernement des sommes épargnées sur l'impôt. En cela comme en presque tout autre sujet, l'initiative des réformes et des améliorations doit, pour être véritablement efficace, venir du gouvernement. C'est donc à lui à examiner attentivement le budget, et à le modifier de manière qu'il ne soit plus absorbé, comme il l'est maintenant, par des dépenses improductives.

V.

ÉTENDUE, VARIÉTÉ ET RICHESSE DU TERRITOIRE.

Sans doute il ne suffirait pas de l'étendue, de la variété et de la richesse du territoire pour rendre compte de la prospérité des États-Unis. C'est une cause secondaire, si l'on veut, et tout à fait relative. Le Mexique possède un territoire tout aussi étendu, proportionnellement à sa population, plus riche encore peut-être et plus varié; et pourtant il est bien loin d'être en voie de prospérité. C'est que ces avantages peuvent être neutralisés par les vices de la législation, par le gaspillage des deniers publics, ou par l'incurie de la population. Il n'en est pas moins vrai, pourtant, que cette étendue et cette variété de territoire contribuent puissamment, sous l'empire d'une sage politique, au développement de la richesse et au bien-être des populations.

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