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Français, nous ne sommes susceptibles que contre un adversaire sous forme humaine (1). »

I! faut remarquer ensuite que c'est la partie la plus active et la plus énergiqne de cette population anglo-saxonne qui a peuplé l'Amérique du Nord, et que les rudes travaux auxquels elle a nécessairement dû se livrer sur le nouveau continent, comme les dangers incessants auxquels elle a été exposée pendant plus d'un siècle, n'ont pas peu contribué à développer encore ses facultés naturelles. « Ces premiers pèlerins de la foi, dit un publiciste distingué, n'abordèrent pas, comme les Espagnols, aux régions de l'or, de la chaleur et de la lumière : des plages sablonneuses, des forêts sombres, un sol âpre ou marécageux, un ciel souvent sévère, des peuplades féroces, les attendaient dans les régions du Nord. Des besoins, des souffrances et des dangers continuels, naquirent forcément l'industrie, l'union et la constance (2). » Aussi l'Américain du Nord est-il en effet bien supérieur à l'Anglais lui-même pour tout ce qui touche au travail.

Fort, vigoureux, intelligent, actif, plein d'audace et d'énergie, mais en même temps positif et réfléchi, l’Américain est un travailleur incomparable. Il n'y a pas une difficulté qui le rebute, pas un obstacle qui l'arrête; on pourrait même dire sans paradoxe que les difficultés et les obstacles ne sont pour lui qu'une chance de succès de plus en le stimulant vivement. C'est surtout à lui que s'applique la belle pensée de M. Guizot : Rien n'est obstacle qui ne soit aussi moyen. Esprit net et pratique, il tend invariablement à son but par le moyen le plus simple et par le chemin le plus court; génie inventif, il admet toutes les méthodes, mais à titre de renseignements et pour avoir le plaisir de les perfectionner; caractère entreprenant, il ne laisse pas une voie inexplorée, pas une expérience à faire, pas un procédé à employer; combinant enfin dans une rare proportion l'audace et l'habileté, il aborde les entreprises les plus difficiles sans trouble, sans hésitation, et les mène à bien, en se jouant de mille obstacles que tout autre aurait, dès l'abord, considérés comme insurmontables. Patient et résolu, rien ne le rebute et rien ne l'arrête; homme d'action avant tout,

(1) Lettres sur l'Amérique du Nord, 3, 105.
(2) M. Maillefer, Coup d'ail sur la situation politique.

il est toujours sur la brèche : mieux que Beaumarchais il pourrait prendre pour devise : Ma vie est un combat.

Mais aussi cette lutte est son unique affaire, son occupation de tous les instants. Le but varie suivant les individus, mais le zèle avec lequel on le poursuit est invariable. Le Français le plus laborieux fait une large part aux plaisirs, aux devoirs de société, à la causerie; l'Anglais lui-même consacre quelques heures de la soirée au délassement, aux plaisirs de la table, à la convivialité : on dirait qu'il en a besoin pour se retremper et y paiser une nouvelle ardeur pour le travail; l'Américain, lui, ne connaît guère de délassements, il ne quitte on instant ses affaires privées que pour s'occuper des affaires publiques. Depuis le matin jusqu'au soir, de son lever à son coucher, il est constamment occupé. Les repas mêmes ne lui prennent que quelques instants. Se nourrir est pour lui uue incommode nécessité qui empiète sur le travail, et dont il s'affranchit par conséquent autant qu'il est en lui de le faire.

On voit fréquemment dans les solitudes de l'ouest des Français et des Américains vivant les uns à côté des autres : le contraste ne saurait être plus frappant. Un voyageur intelligent faisait un jour en notre présence la comparaison de leurs différents genres de vie; nous cédons au désir d'en rapporter les traits priocipaux.

« Le Français est de beaucoup le plus matinal. Il est habituellement debout avant le jour; mais il va, vient, fait grand bruit, donne des ordres, et finit par aller causer avec quelque compatriote demeurant souvent à plusieurs milles de distance, tant la causerie est pour lui un besoin impérieux, indispensable. À son retour, il déjeune et se met à travailler, si toutefois quelque partie de chasse ou de pêche n'a pas été organisée dans le courant de sa visite matinale. Une fois à la besogne, il travaille, il est vrai, avec beaucoup d'ardeur; mais cela dure peu. Il a toujours mille prétextes pour s'interrompre; d'ailleurs ses outils sont presque toujours en mauvais état. De sorte que les journées se passent

dans une succession de causeries, de parties de plaisir et d'agita• tions stériles.

» Joyeux, sans souci, il prend le temps comme il vient, ne s'inquiète de rien, et se laisse mollement emporter au courant du fleuve de la vie. Vienne l'abondance, il en jouit en enfant prodigue; si la disette lui montre sa face blême, il se contente de peu et en prend son parti sans y voir d'ailleurs une leçon de prévoyance. Suivant lui, l'avenir est un mot vide de sens : il ne conçoit que le présent. Avec quelques soins, il pourrait s'assurer une subsistance abondante et se faire une situation comfortable; mais il pense que ce serait acheter tout cela trop cher, ou plutôt il ne pense pas : il vit au jour le jour, il s'amuse, il rêve, il végète, et ne se trouve point malheureux. N'ayant aucun but arrêté, il gaspille sa vie avec l'indolence d'un enfant.

» A côté de lui, l'Américain se lève tous les jours régulièrement à la même heure; - pas avant le jour, mais juste à temps pour se mettre au travail, qu'il ne quitte plus de la journée, sauf les quelques minutes rigoureusement nécessaires pour prendre ses repas. Grave et réfléchi, il travaille avec zèle, assidûment, silencieusement. Pour lui, le travail a un but invariable, celui de faire ou d'augmenter sa fortune et d'accroître indéfiniment son bienétre. Et non-seulement il ne perd pas un moment, mais il travaille encore avec intelligence et s'approprie avec une merveilleuse facilité toutes les méthodes susceptibles d'augmenter la production en quantité et en qualité. Dans sa prévoyance éclairée, il ne néglige aucun détail, ne laisse rien au hasard , et force en quelque sorte la fortune à se déclarer pour lui.

» Son aptitude à toute espèce de travail est d'autant plus grande, d'ailleurs, qu'il ignore ce que c'est que la routine. Il veut connaitre toutes les méthodes, mais pour se servir de la meilleure. Hors de l'enceinte des chambres législativos, l'autorité des précédents est absolument nulle pour lui : les usages ne sont jamais admis qu'à titre de renseignements. En politique même, ce qui se fait ailleurs ne le touche point; car il croit, et non sans raison, constituer un peuple exceptionnel auquel ne sauraient s'appliquer des faits basés sur un tout autre ordre d'idées. »

On doit aisément concevoir quelle influence doivent exercer ces qualités sur la prospérité d'un peuple. Pour les nations comme pour les individus, il n'y a qu'un moyen normal de faire fortune, et ce moyen c'est le travail. Or, le plus laborieux, celui surtout qui travaille avec le plus de force, d'intelligence et d'énergie, doit naturellement avancer beaucoup plus rapidement que les autres dans la voie de la richesse.

II.

LIBERTÉ D'Action.

Rien ne contribue à provoquer l'activité humaine, et à lui faire porter tous les fruits dont elle est susceptible, comme la parfaite liberté d'action. En général, on ne fait vite et bien que ce que l'on fait avec plaisir. Par conséquent, plus une population jouit pleinement de cette liberté, mieux les aptitudes se développent, se répartissent, se classent, et plus le travail devient attrayant, et partant productif.

Or il n'est pas un pays au monde où il se trouve si peu de restrictions à l'activité humaine qu'aux États-Unis. Au point de vue industriel comme au point de vue politique, c'est bien le pays de la liberté par excellence. Nulle entrave, nulle formalité de police pour aller d'un point à un autre; on part quand on veut et comme on veut, sans éprouver jamais, de la part de l'autorité, aucune perte de temps : nul gendarme qui vous demande un passe-port, nulle barrière à l'entrée des villes qui vous contraigne de vous arrêter pour montrer vos effets. A d'insignifiantes exceptions près, toutes les professions sont ouvertes à tous : point de professions privilégiées par limitation de nombre, c'est-à-dire point de priviléges en faveur des riches , point de monopoles. Même pour les professions savantes, que l'on ne peut exercer sans un titre qui présente au public une garantie d'aptitude, il suffit, pour obtenir ce titre, de prouver sa capacité au moyen d'un examen, sans qu'il faille établir que cette capacité a été acquise d'une manière determinée. Et cela est parfaitement rationnel; car qu'importe au public le moyen employé pour devenir capable, pourvu qu'on le soit ?

Cette liberté d'action est d'autant plus complète, d'ailleurs, que les meurs sont à cet égard parfaitement d'accord avec les lois. Le travail étant partout en honneur, on ne peut jamais être retenu dans une profession par la crainte de déroger. Aussi voit-on fréquemment des individus passer d'une profession dite libérale à une autre profession dite mécanique ou métier, sans que leur considération en souffre. Chacun peut ainsi choisir librement la carrière pour laquelle il se sent le plus d'aptitude, ce qui est le plus sûr moyen de stimuler l'activité de tous.

Il en résulte que si quelqu'un s'aperçoit qu'il fait fausse route et qu'il s'est mépris sur ses dispositions, il lui est loisible, à l'instant même, de revenir sur ses pas et de suivre sa nouvelle inclination. · Il va sans dire que la liberté d'association est absolue en matière civile comme en matière politique.

D'un autre côté, il suffit que le travail soit en honneur pour que tout le monde travaille. Voilà pourquoi il n'y a pas d'oisifs aux États-Unis, où, d'ailleurs, l'opinion publique les repousse. C'est à ce point que, s'il s'y trouvait des personnes ayant des goûts d'oisiveté et les moyens de s'y livrer, elles seraient cependant forcées de travailler comme tout le monde ou de s'expatrier : parce qu'en menant une vie oisive, elles seraient mal vues, et que d'ailleurs elles manqueraient et d'occasions et de moyens de distraction.

Cet état de choses explique tout à la fois la rapidité d'accroissement et l'importance de la production d'une part, et de l'autre la remarquable pureté des mœurs de la population. S'il est une maxime triviale à force d'être vraie, c'est que « l'oisiveté est la mère de tous les vices. » Donc, supprimer l'oisiveté, c'est du même coup faire disparaitre la plupart des vices qui désolent la société. « Une des causes de la pureté des mæurs en Allemagne, disait Machiavel, c'est qu'il n'y a pas d'oisifs. » Et la Bruyère, suivant la même pensée en la généralisant, a dit : «L'ennui est entré dans le monde par la paresse, - elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société; celui qui aime le travail a assez de soi-même. »

Ainsi, la grande liberté d'action encourage le travail et le fait fructifier; le travail chasse l'ennui, produit l'aisance et purifie les mwurs ; l'aisance, enfin, jointe à l'habitude du travail, contribue puissamment à développer la charité chrétienne. Supprimez la faim, et les bêtes fauves elles-mêmes perdront considérablement de leur férocité.

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III.

HABITUDE DE TOUT FAIRE PAR SOI-MÊME.

Rien n'est gauche comme un homme habitué à ne rien faire par lui-même, lorsque par hasard le service des autres vient à lui

6 SÉRIE.

TOME XVI.

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