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Cette augmentation, lorsqu'on l'examine de près, signifie moins que rien. D'abord, une grande et opulente cité est le dernier endroit où se fera sentir toute espèce de détresse agricole; mais, en fait, cette prétendue augmentation n'est autre chose qu'une véritable diminution, car elle est plus que compensée par un accroissement de population de 195,000 individus : répartie entre ces 195,000 bouches, elle ne donnerait qu'un peu plus d'une once de viande par jour à chacune. En les mettant, au contraire, à la ration moyenne telle que nous l'avons calculée plus haut, nous trouverions un déficit réel de 9 millions de kilogrammes. Au reste, le ministre de l'agriculture et du commerce admet tous ces faits, dans deux discours prononcés aux mois d'avril et de mai 1841 : «Le prix de la viande, dit-il, a augmenté considérablement en France; l'élève des bestiaux n'a pas augmenté dans la même proportion. Il y a plus : l'industrie des éleveurs est peut-être aujourd'hui moins avancée ou moins perfectionnée qu'elle ne l'était autrefois. En 1789, la consommation de la viande dans la capitale était, par individu, de 68 kilogrammes; elle n'est plus aujourd'hui que de 47 kil. de viande de boucherie, et 8 kil. de charcuterie. Ainsi, lorsque la population a presque doublé, la consommation a diminué. Ce fait s'explique par la révolution qui s'est opérée dans la population ouvrière, puisque la capitale est devenue la ville la plus industrielle de l’Europe. »

Cette explication est au moins étrange. Il faut que la nouvelle population de Paris meure de faim à la ration d'une once de viande par jour. Comment cela ? « Bah! répond le ministre libéral, ce ne sont que des fabricants ! » Nous doutons que cette solution soit fort goûtée de ceux de nos théoriciens qui confondent le développement des manufactures avec le bien-être des ouvriers. Le ministre plus candide de Louis-Philippe admet comme une chose toute naturelle qu'une population industrielle doit être plus mal nourrie que les autres classes, mais il s'est abstenu de mentionner une des preuves les plus remarquables de la rareté et de l'insalubrité de la nourriture animale à Paris, — c'est que le gouvernement, informé qu'une grande quantité de viande de cheval se

Revue Britannique : nous renvoyons aussi aux rapports et discours parlemen-
taires de M. Léon Talabot.
6° SÉRIE.

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TOME XV.

A

vendait clandestinement ou plutôt en fraude, a, sur l'avis du conseil municipal, légalisé la vente de la viande de cheval, et affecté à ce commerce un marché particulier, attenant à l'abattoir des chevaux!

On pressa le ministre d'indiquer un remède au mal dont il reconnaissait l'existence; mais sa réponse est un galimatias inintelligible. « La première condition, c'est qu'il faudrait que l'agriculture passat à l'état commercial et industriel, et que les capitaux et le crédit vinssent la féconder. » Ce jargon était sans doute le résultat de la difficulté qu'éprouvait le ministre à résoudre la question en ménageant le principe révolutionnaire. Il commence par demander qu'on féconde la terre en la réduisant à une simple matière première d'industrie et de commerce - absolument comme s'il s'agissait d'une balle de coton dont on peut exploiter jusqu'aux plus minimes parcelles ; puis, dans la même phrase, il suggère l'emploi du crédit et des capitaux. C'est une contradiction palpable; car on ne saurait prétendre qu'il soit possible d'appliquer utilement le crédit et les capitaux à l'agriculture, à moins d'opérer sur une certaine échelle, sur une certaine étendue de terrain. Parler en même temps d'un morcellement commercial de la propriété foncière et de l'emploi de capitaux dans les opérations agricoles est un véritable non-sens; c'est une preuve de plus de l'embarras d'un gouvernement forcé d'admettre les faits, mais n'osant en signaler ni la cause ni le remède.

La troisième grande classe d'animaux, la race chevaline, parait être dans un état semblable de décadence- malgré l'encouragement inattendu donné au commerce de la viande de cheval, reconnue aujourd'hui comme substance alimentaire à l'usage des Parisiens. La France, qui parait posséder numériquement deux millions de chevaux, est si pauvre en bons chevaux, qu'elle importe, pour la cavalerie de l'armée seulement, plus de 37,000 chevaux par an, 37,083 en 1831, 37,643 en 1840, au rapport d'une commission nommée en 1842 par le ministre de la guerre, pour rechercher les causes de l'affaiblissement progressif de la cavalerie et les moyens d'y porter remède. Cette commission fait un tableau très-peu favorable de l'état de la race chevaline, et signale les causes de sa décadence : ce sont, d'abord les confiscations et les désordres des réquisitions révolutionnaires ; et en second lien, a la division des propriétés, qui rendait plus difficile l'élève du cheval. Toutes les ressources de la reproduction semblaient taries : la gravité de cette situation excitait au plus haut degré la sollicitude de Napoléon. »

On semble admettre (quoique nous ne voyions aucune preuve de ce fait qu'il peut y avoir augmentation ou du moins qu'il o'y a pas de diminution dans le nombre des chevaux de petite taille employés aux travaux de l'agriculture. On faisait autrefois un grand usage de bæufs pour le labour : ces animaux seraient aujourd'hui beaucoup plus difficiles à nourrir; le petit cheval est d'ailleurs plus commode, et en apparence (mais seulement en apparence) moins coûteux; il tire une charrue légère sans empiéter sur le sillon du voisin, ce que les bæufs ne savent pas faire : il porte les légumes au marché, où le bæuf ne pourrait que se transporter lui-même; les denrées dont il se nourrit peuvent se récolter sur de petits coins de terre. La prépondérance de ces races inférieures de chevaux, leurs qualités spéciales, les travaux auxquels on les emploie, attestent -- comme la multiplicité des cbèvres et des ânes — une agriculture en décadence. Le seul fait de l'importation de 37,000 chevaux de cavalerie par an prouve qu'il existe un vice radical dans le système agricole. Or, quel peut étre ce vice, sinon le même dont nous avons vu l'influence fàcheuse s'exercer sur toute autre espèce de décadence et de mouvement rétrograde? Dans le cas actuel, l'étendue du mal est indiquée par quelques autres faits remarquables. Le premier est la diminution du nombre d'étalons : on en comptait, en 1789, 3,300; il n'y en a pas mille aujourd'hui. Un autre, c'est que « la gendarmerie, qui a un si grand avantage à faire des remontes en France, et qui, disséminée sur le sol, est en rapport continuel avec les éleveurs, la gendarmerie est obligée de demander à l'Allemagne les trois quarts au moins de ses chevaux. »

Il parait aussi qu'environ vingt-deux départements, formant un quart de la surface de la France, ne peuvent pas même fournir une demi-douzaine de chevaux pour la remonte de l'armée. Treize régiments de cavalerie, répandus dans ces départements, furent autorisés, il y a quelques années, à se remonter en achetant tous les chevaux indigènes qui pourraient convenir au service; dans l'espace de six mois, ces treize régiments ne purent trouver que deux chevaux! Enfin vient une circonstance en apparence assez indifférente, mais qui corrobore indirectement les autres preuves que nous avons de la cause principale de cette disette de bons chevaux. Le nombre des chevaux achetés est identiquement le même que celui des vendeurs en d'autres termes, l'industrie chevaline n'existe pas ; c'est accidentellement qu'on élève un cheval, et c'est accidentellement qu'on le vend. Il n'y a qu'une exception à ce fait; et où se trouve cette exception ? En Normandie et dans le nord-ouest, c'est-à-dire dans la région où les habitudes du peuple et le système d'agriculture ont offert la plus grande résistance au système de morcellement. C'est dans cette même région que nous avons vu des récoltes plus productives, des bestiaux plus nombreux et de meilleure qualité, une agriculture plus avancée, une population jouissant de plus de bien-être que dans tout le reste de la France.

Les considérations générales que nous venons d'exposer trèssommairement suffiront, nous l'espérons, pour convaincre tout lecteur impartial que les craintes manifestées par beaucoup de bons esprits, au sujet de l'action progressive de la subdivision de la propriété en France, ne sont pas sans fondement. Nous sommes fermement persuadés, quant à nous, que plus on examinera de près l'état actuel de la France, plus on acquerra de nouvelles preuves que ce principe abstrait en vertu duquel on prétend considérer la terre comme un simple « objet commercial et industriel » (pour nous servir des expressions ministérielles), dont la loi doit faciliter et encourager de toutes manières l'aliénation, le partage et la distribution — que ce principe, disons-nous, est un principe destructeur, autrefois en opposition au sentiment universel et que les résultats authentiques de l'expérience qui se poursuit en ce moment tendent à discréditer complètement.

L'intérêt foncier, en Angleterre, a dû se préoccuper de l'activité avec laquelle cette doctrine pernicieuse a été depuis quelque temps reproduite sous toutes les formes, depuis les lourds volumes des libre-échangistes, jusqu'aux feuilles incendiaires des chartistes, des ligueurs et des niveleurs. La presse nous inonde de propositions et de plans, les uns absurdes, les autres plausibles, la plupart insidieux, et tous révolutionnaires - extension forcée des partages, - charges transférées des tenanciers aux proprié

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taires sans aucune réciprocité de garanties -- abolition des substitutions, au mépris de tous les arrangements de famille, — facilités légales pour l'aliénation des biens-fonds, difficultés attachées à la protection de la propriété. Toutes ces mesures n'ont évidemment qu'un but — c'est de mettre en pratique ce grand principe de confiscation, qu'une égale répartition du sol est un des droits originels de l'homme, que les propriétaires et les loyers sont un abus, une usurpation contre nature, un débris vermoulu de la féodalité, la racine pourrie d'une orgueilleuse aristocratie que notre siècle libéral et éclairé devrait extirper à la manière de Robespierre, afin de nettoyer le sol pour un nouvel ordre d'individus, les paysans propriétaires, c'est-à-dire les propriétaires indigents. Nous aimons à croire qu'on réfléchira avant de porter la moindre atteinte au maintien d'un ordre de choses sur lequel repose non-seulement notre constitution politique, mais d'où dépendent le bien-être matériel et la subsistance même de notre population.

A. B. (Quarterly Review.)

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