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Comme à tout prendre les partisans de Spence n'étaient pas encore très-considérables, il tira parti de leur petit nombre : « Je suis seul, dit-il, je n'ai de lien avec aucun parti; excepté quelques pensours, tous me regardent comme un lunatique; j'ai même des ennemis et des détracteurs parmi les amis de la liberté. Aussi je plaide moi-même, n'excitant pas assez de sympathies pour trouver un avocat gratis, étant trop pauvre pour en payer un. ))

En attendant son jugement, Spence fut retenu à Newgate, et dans cette prison, qui n'avait pas été réformée encore, il faillit se dégoûter tout à fait de l'espèce humaine ; les misérables dont il devint le compagnon ne voulurent pas plus croire à son age d'or communiste que les privilégiés de la civilisation, et il paraît qu'ils le traitèrent, eux aussi, en insensé qui voulait bouleverser la société des voleurs comme la société des honnêtes gens. Il s'en plaignit amèrement lorsqu'il reparut à la barre pour entendre sa sentence. Il fut condamné à une amende de 20 £ et à une année d'emprisonnement dans la geðle de Shrewsbury.

Après avoir subi sa peine, Spence ne renonça pas à son système, mais il le prêcha moins hardiment. Il se fit libraire ambulant, courant les provinces avec une grande boite pleine surtout de ses propres livres et de ses petites brochures qu'il transportait au moyen d'une petite voiture construite à cet effet. Ce philosophe communiste a vécu jusqu'en 1814, « semant ses idées sur la route, » comme il disait, quoiqu'il eût reconnu, lors de son procès, « qu'il avait peut-être entretenu une opinion trop favorable de la nature humaine, les hommes ne s'étant pas montrés pour lui des clients trèsreconnaissants. »

Cependant le communisme spencéen n'était pas mort avec son fondateur. En 1816, au moment où il semblait que le gouvernement aristocratique de la Grande-Bretagne, ayant deux fois restauré sur le trône de France le principe contre-révolutionnaire dans la personne d'un frère de Louis XVI, devait imposer silence à toute pensée de démocratie sur le sol anglais, il eut à combattre successivement les conspirations les plus hostiles à l'organisation sociale et politique des trois royaumes. Cobbet avait ramené des États-Unis les ossements de Thomas Paine comme les reliques d'un saint républicain, et il continuait dans ses brochures et ses journaux la propagation de ses doctrines. Entre les démocrates poli

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tiques, les uns se contentant de réclamer la réforme parlementaire, les autres armant du poignard régicide Thistlewood et ses complices de Cato street, il y eut place encore pour les socialistes, et les spencéens se révélèrent par un écrit dont voici le titre :

POLITIQUE CHRÉTIENNE, SALUT DE L'EMPIRE.

Clair el concis examen des causes qui ont produit la prochaine et inévi

table banqueroule nationale, avec les effets qui doivent s'ensuivre, de moins qu'on ne les évite par l'adoption de ce remède réel et désirable qui élèverait ces royaumes à un degré de grandeur que n'a atteint jus, qu'ici aucune nation.

Par Thomas Evans,
Bibliothécaire de la Société des Philanthropes spencéens.

Le titre de ce pamphlet semble révéler que quelques idées religieuses, chrétiennes même, se sont introduites dans la modification de la république spencéenne; la qualité de l'auteur indique aussi que la société fondée par le maitre d'école et le libraire ambulant a une bibliothèque avec un bibliothécaire, Thomas Evans. Ce dernier personnage nous apprend dans sa préface qu'il a été une des victimes politiques de Pitt, et c'est ce qui explique pourquoi le nouveau propagateur fait entrer aussi la polémique radicale dans la discussion du communisme. Voici d'abord comment M. Evans enrôle parmi les spencéens ce même Jésus que, déjà, un républicain français avait en 1793 appelé le premier des sans-culottes :

«Cet homme, Christ, était un esclave romain, crucifié comme esclave ( mode d'exécution affecté particulièrement aux esclaves romains) pour avoir prêché la doctrine séditieuse que Dieu étant le propriétaire de la terre et non les Romains, tous les hommes étaient égaux à ses yeux, et ne devaient pas être par conséquent esclaves d'un autre homme ni des Romains, etc. » La déduction est logique : Dieu étant le propriétaire, tous les hommes ses enfants ont un droit égal à la propriété. Aussi M. Evans dénonce-t-il comme des païens tous les privilégiés et fonctionnaires qui vivent de la constitution antichrétienne de la propriété : « Les cours, les rois, les lords, les propriétaires et les peuples sont tous païens, adhérant encore au paganisme avec obstination, car vous trouvez dans leurs demeures les tableaux, les statues et les bustes de leurs

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Jupiters, de leurs Junons, de leurs Apollons, de leurs Dianes, Vénus, etc. »

Mais il importe surtout de montrer où en était le communisme en 1816. Dans le paragraphe suivant, on va voir que les spencéens, se croyant peut-être très-généreux, espéraient sérieusement que leur système était applicable à la hiérarchie politique de l'Angleterre moyennant indemnité.

« Les propriétaires et les propriétaires seuls sont les oppres» seurs du peuple. Le temps est venu de faire quelque chose; que » ce quelque chose soit donc efficace. Souvenez-vous que si le » peuple français avait établi l'association dans la terre, aucune » tyrannie impériale n'aurait jamais pu lever la tête dans ce pays, » et la restauration païenne n'y eût jamais eu lieu. C'est aujour» d'hui le moment pour l'Angleterre d'abolir le doomsday book (le » livre du jugement, le registre de la confiscation des terres au » profit des Normands après la conquête), et de fonder l'associa» tion agraire. Il n'est pas d'autre moyen de prévenir le despo» tisme militaire ni les horreurs d'une révolution sanglante. C'est » une grande cuvre à entreprendre, mais qui peut s'accomplir » aisément. Il suffit de déclarer que le territoire de ce royaume » sera la fortune du peuple, transférant ainsi au peuple toutes » les terres, les eaux, les mines, les maisons et toutes propriétés féo» dales permanentes. Cela ne fera tort à personne et fera le bien » de tous – le changement proposé étant seulement que toute » personne possédant maison ou terres payera à l'avenir une rente » au lieu d'en recevoir une. Le gouvernement restera comme il est; » on accordera des pensions au roi, aux princes, aux nobles, aux » ecclésiastiques et à la chambre des communes; la balance de » tout le revenu devant être distribuée à tout le peuple - à chaque » homme, femme et enfants, comme profit de leur domaine natu» rel, sans taxe, sans péage, sans douane ce qui donnera » environ 4 £ par année! »

En parcourant les Revues et les Journaux de cette époque, on reconnaît par les actes du gouvernement, par les débats des deux chambres, par la polémique des publicistes, que les communistes spencéens n'étaient pas devenus assez nombreux pour inquiéter beaucoup la société anglaise, qui redoutait bien davantage l'opposition purement politique, et peut-être moins les radicaux que

les whigs réformistes. Aujourd'hui encore, les chartistes qui ont hérité des doctrines spencéennes ne réclament qu'indirectement le remaniement du doomsday book (1).

Il est impossible de ne pas être frappé des analogies qui existent entre la république spensonienne et la république icarienne de M. Cabet; on en trouve aussi avec le communisme plus brutal de M. Prudhon, avec le communisme altrayant du phalanstère, avec le saint-simonisme, avec l'owenisme, etc. Mais la citation du pamphlet d'Evans nous fait voir que les spencéens avaient étudié depuis Spence les doctrines révolutionnaires. L'allusion au peuple français qui eût prévenu la tyrannie impériale s'il eût adopté l'association dans la terre, rappelle le plan de Gracchus Babæuf, le seul communiste jusqu'à ce jour qui ait voulu la fin et les moyens. Il est douteux que les publications volumineuses du procès de Babæuf aient fait connaître ce conspirateur, dont nous avons entendu parler autrefois par quelques contemporains, et entre autres par le fameux marquis d'Antonelle, son complice acquitté. Il ne nous est pas bien démontré que Babæuf fût coupable de tous les crimes dont sa mémoire est restée chargée. Avait-il été réellement faussaire et laquais? N'aurait-il pas eu, lui aussi, le droit, en s'adressant aux prolétaires auxquels il promettait le retour de l'âge d'or, d'expliquer sa philanthropie, en disant simplement : « J'ai connu, j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus amer; moi aussi j'ai été pauvre; moi aussi j'ai vécu à la sueur de mon front; moi aussi dès mes premiers pas dans le monde j'ai porté tout le fardeau d'un ordre social inique; et c'est alors que devant Dieu et devant ma conscience, j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de ne jamais oublier ce qui fait le malheur d'un si grand nombre de mes frères (2). » Mais Babæuf n'était pas un Gracque sentimental, un conspirateur hypocrite. Une fois qu'il se fut fanatisé pour son but philanthropique, il se décida à rendre

(1) Voir dans notre dernière livraison le discours d'Ernest Jones, le poëte-orateur des chartistes.-Qu'il nous soit permis de faire remarquer à nos lecteurs que la Revue Britannique révèle la première dans ces deux articles des noms et des faits ignorés jusqu'ici des publicistes français. Spence est-il connu des communistes eui-mêmes ? Nous en doutons. C'est un plagiat involontaire que nous dénonçons. (2) Séances du Luxembourg, avril 1848. 6° SÉRIE.

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TOME XV.

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les hommes heureux malgré eux-mêmes s'il le fallait. Enfin, en présence d'un pouvoir révolutionnaire, il se crut tous les droits de le renverser révolutionnairement pour réaliser le bonheur commun. Quoiqu'il maniât assez bien la phrase du temps, Babæuf ne s'enivrait pas de sa propre parole. Il voulait être surtout un homme d'action. Il ne tenait pas non plus à passer pour l'inventeur de son système : Selon lui, il avait modestement hérité du dernier secret de Robespierre, ce grand arcane testamentaire « dont la lecture devait faire trembler les tyrans et leurs satellites, » ce but de tant d'inexplicables cruautés, « qui devait consoler la patrie et la liberté. » Le 9 thermidor avait pu seul priver l'humanité de la révélation qui eût justifié cet homme-principe, fatalement condamné jusqu'à son propre supplice à être, comme le sphinx antique, le bourreau de ceux qui ne pénétraient pas le sens de son énigme. « Mais, disait un jour à Babæuf son ami Joseph Bodson, vous êtes peut-être bien imprudent de vous associer à la mémoire de Robespierre et de Saint-Just, qui ont versé tant de sang, et jusqu'à celui des plus ardents démocrates, tels que Hébert et Chaumette. » « Je >> n'ai pas à examiner, répondit Babæuf, si Hébert et Chaumette » étaient innocents. Le seraient-ils, je n'en justifie pas moins » Robespierre : il avait bien le droit de se croire le seul homme » capable de conduire la chose de la révolution à son but. Je sup» pose qu'il eût dit: Jetons sous l'éteignoir ces farfadets impor» tuns et leurs bonnes intentions. Mon opinion est qu'il fit bien. » Le salut de vingt-cinq millions d'hommes ne doit point être » balancé contre le ménagement de quelques individus équivoques. » Un régénérateur doit voir en grand. Il doit faucher tout ce qui » le gêne, tout ce qui obstrue son passage, tout ce qui peut nuire » à sa prompte arrivée au terme qu'il s'est prescrit ; fripons ou » imbéciles, présomptueux et ambitieux de gloire, c'est égal, tant » pis pour eux, pourquoi s'y trouvent-ils ? Robespierre savait tout » cela, et c'est ce qui me le fait admirer; c'est ce qui me fait voir » en lui le génie où résidaient les véritables idées régénératrices; » il est vrai que ces idées-là pouvaient entraîner toi et moi; qu'est» ce que cela faisait si le bonheur commun fût venu au bout? » Antonelle, parfaitement d'accord avec Babæuf sur les principes, doutait qu'on pùt les faire adopter sans guerre civile, et objectait en outre que le peuple n'était pas assez vertueux pour les pratiquer

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