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ou de l'Oceana d'Harrington. Le réformateur universel imagine un pays féerique qu'il nomme d'après lui-même Spensonia , et qui se gouverne en république : « La république spensonienne est une et indivisible (the spensonian commonwealth is one and indivisible), >> et « le peuple spensonien se compose de l'universalité des citoyens (the spensonian people is the universality of spensonian citizens). » Le sol appartient à l'état : les individus ne sont que les fermiers de chaque paroisse. La rente de chaque ferme forme le revenu destiné à défrayer toutes les dépenses publiques , le surplus devant être partagé également entre tous les paroissiens. On reconnait là sans donte le grand principe de l'unité territoriale et de la propriété en commun; mais dans cette république idéale le législateur a restreint l'association, principe de toute force et de toute unité; il a restreint encore l'attribution économique de l'état. Ignorant le vaste ensemble de mesures et de combinaisons conçues par M. Louis Blanc et autres dans un esprit d'unité qui rappelle le lit de Procuste, il renonce à transformer parallèlement l'agriculture, l'industrie, le commerce, et à harmoniser le mode et les lois de la production, de la répartition et de la consommation ; il néglige la solidarité et la réciprocité entre les travaux et les personnes... car toute espèce de propriété est permise, excepté celle de la terre. Cette jalousie de la propriété de la terre est telle dans la république spensonienne que tous les baux ne peuvent être faits que pour vingt et un ans. A l'expiration de ce terme, les fermes sont remises en adjudication publique, les plus étendues devant être subdivisées selon les besoins de la population. Mais à côté de son organisation agricole, Spensonia possède aussi sa constitution politique : la puissance législative y est confiée à un parlement annuel, produit du suffrage universel, les femmes jouissant du vote électoral aussi bien que les hommes. - La puissance exécutive est aux mains d'un conseil de vingt-quatre membres, dont la moitié se renouvelle chaque année. Spensonia ressemble beaucoup à une république de déistes; car, quoiqu'en tête de la constitution soit proclamé l'Être suprême, aucun réglement de culte n'est indiqué aux citoyens. Tous les citoyens sont soldats en cas de guerre, et à travers les nuages du style métaphorique de Spence, il est à présumer qu'il n'y a pas d'enfants bâtards, par celle raison qu'il n'y a pas de mariage proprement dit : « Dans la république spensonnienne, la nature et la justice ne connaissent pas d'illégitimité. » Si ce n'est pas tout à fait l'abolition de la famille, peu s'en faut. Le commentaire explicatif de cette phrase semble être dans l'épilogue rimé qui termine la constitution et où il est dit que l'âge d'or va cesser d'être une fable mythologique, le spensopisme réalisant

Tout le bonheur promis par les anciens prophètes ,
Et celui qu'avaient feint dans leurs vers les poëtes (1).

Cet épilogue était d'ailleurs rendu plus clair encore par une espèce de chorus qui, vu le style et l'air choisis par Spence, indiquait qu'il ne proposait pas seulement sa république modèle aux poëtes et aux philosophes d'élite, mais encore à la classe populaire :

Dans les cités, les bourgs et les villages ,
Que ceurs et mains se joignent à la fois.
Gens de tout sere et gens de tous les âges ,
Jeunes garçons, filles aux doux minois,
Sur la colline, au sein de la vallée,
Réalisons bientôt cet âge d'or...
Ce paradis qui peut briller encor
Dans chaque rue et sous la verte allée (2).

Si Spence n'avait préconisé que sous cette forme littéraire sa république utopienne, il n'eût pas inquiété beaucoup la hiérarchie aristocratique de l'Angleterre; mais ayant réuni quelques adeptes, il fonda une société divisée en sections, et dans un moment où la presse s'occupait beaucoup de la misère publique, il fit cet appel hardi à tous les mécontents de l'ordre social par des prospectus et des placards rédigés en prose moins poétique que celle de la description de son ile féerique :

PLAN DE SPENCE.

L'association paroissiale dans la terre

est le seul remède efficace
de la détresse et des oppressions du peuple.

(1) All that prophets e'er of bliss foretold

And all that poets ever feigned of old. (2) La traduction d'alley (ruelle) par allée n'est justifiée que par la rime.

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Les détenteurs de la terre ne sont pas les propriétaires en chef;

ils ne sont que les intendants,

car la TERRE est la FERME DU PEUPLE. Ce ne sont pas les dépenses du gouvernement qui causent la misère,

mais les énormes exactions

de ces intendants injustes.
Le monopole de la terre est également contraire
à la charité chrétienne, à l'indépendance

et à la moralité de l'homme.

Le produit de la terre appartient à tous, et combien cependant est misérable la grande masse du peuple !

Il n'est possible de réformer radicalement la situation du peuple que par l'établissement d'un système fondé sur

l'immuable base de la nature et de la justice.
L'expérience démontre sa nécessité;

LES DROITS DE L'HOMME
l'exigent pour leur conservation,

C'est pour obtenir cet important objet et propager la connaissance du système ci-dessus qu'a été instituée la Société des Philanthropes spencéens. On peut se renseigner plus amplement sur ses principes en suivant un de ses meetings de section où sont discutés des sujets calculės pour éclairer l'intelligence humaine, et où l'on se procurera aussi les règlements de la société, contenant le développement complet du système spencéen. Chaque individu est admis sans payer, pourvu qu'il se conduise avec décence. Les meetings de la société commencent à huit heures et quart du soir,

aux lieux et jours ci-dessous : 1 te section, tous les mercredis, à l'enseigne du Coq, Grafton street,

Soho. 2e section,

jeudis, à l'enseigne du Mûrier, Wilton street, etc. 3e section,

lundis, à l'enseigne de la Tête de Cheval, Car

naby Market. 4* section,

mardis, n° 8, Lumber street.

Dans ces meetings de section, Spence haranguait ses auditeurs, déclamait contre les vices de l'ordre social et l'exploitation du travailleur par le propriétaire, prétendant qu'il était temps que chacun réclamat sa part de l'héritage d’Adam pour l'apporter loyalement à l'association spencéenne, qui pouvait seule réorgani

ser la propriété. A l'appui de sa prédication orale, il publia aussi un pamphlet périodique, intitulé vulgairement la Chair de porc (Pig's meat), et qui se distribuait à bas prix dans les classes inférieures. Enfin, se fanatisant lui-même pour son système, il ne craignit pas d'être en contradiction avec sa philanthropie en invitant ses prosélytes à se révolter contre les détenteurs de la terre , à les traiter en oppresseurs, à les scalper même comme les sauvages indiens scalpent leurs ennemis à la guerre. Ces invitations-là s'éloignent de plus en plus du style utopique, et il est juste d'en citer un passage pour expliquer comment le communisme de Spence provoqua l'intervention de la justice.

« Nous devons détruire toute propriété privée en terre. Les » landholders (les propriétaires, les détenteurs du sol) sont comme » un ennemi étranger logé chez nous pour lever des contributions. » Par conséquent, il faut avant tout détruire radicalement la force » de ces Samsons, et cela ne peut se faire par la simple opération » de raser les cheveux, car ce serait laisser les racines qui repous» seraient. Non; il faut les scalper, sans quoi ils se relèveront » bientôt, recouvreront leurs forces, et renverseront sur nos têtes » notre temple de liberté (1). Rien de moins que l'extirpation » complète du système actuel de posséder la terre si vous voulez » reconstituer le monde de manière à ce qu'il vaille la peine d'y » vivre. Mais comment faire ce grand ouvrage ? Je réponds qu'il » faut le faire tout d'un coup, car l'esprit public étant convenable•» ment préparé par mes petits traités, quelques paroisses conti» guës n'ont qu'à déclarer que la terre est à elles, et former une » convention de députés de paroisse ; d'autres paroisses adja

(1) L'attention du public anglais avait été récemment éveillée sur tout ce qui se passait en Amérique; le mot scalper (en anglais to scalp, trepaner), n'était pas nouveau, mais fort à la mode ; et dans une note de ce paragraphe, Spence aime à l'appliquer au crâne de Samson, en développant sa comparaison moitié sauvage, moitié biblique: « Les revenus de nos propriétaires sont pour eux, dit-il, ce qu'étaient pour Samson les cheveux où résidaient sa force. Ces hommes seront de dangereux compagnons dans la société tant qu'ils auront encore leurs cheveux ou leurs revenus. Scalpez-les donc; car il est évident que si les Philistins avaient scalpé Samson au lieu de se contenter de le raser, ils auraient à la fois sauvé leurs vies et leur temple. » Spence n'était pas un homme cruel, et il ne s'apercevait pas que l'emploi de certains mots et de certaines images familiarise le peuple avec la pensée des moyens extrêmes.

» centes suivant immédiatement cet exemple, une belle et puis> sante république nouvelle surgirait instantanément avec toute o sa vigueur. Dans le fait, c'est comme lorsque le Tout-Puissant

eut dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Le peuple n'a qu'à » dire: Que la terre soit à nous, et la terre sera à lui; car, je vous » prie, qui pourrait empêcher le peuple d'aucune nation de faire » ce qu'il a la volonté de faire? Les propriétaires sont-ils plus » nombreux proportionnellement au peuple que l'étaient les offi» ciers de nos flottes proportionnellement aux équipages qui se » sont dernièrement révoltés contre eux ? Certainement non. Donc o les hommes de terre n'ont pas plus à craindre que les hommes o de mer; que dis-je ? beaucoup moins, puisque, après une pareille » révolte à terre, les maîtres du peuple ne redeviendraient plus ses maîtres. »

L'attorney général cita Spence à la barre du Banc du roi, tribunal présidé alors par lord Kenyon, magistrat qui avait exercé lui-même avec une loyale sévérité les fonctions d'attorney général, et qui était disposé à se montrer non moins rigoureux comme juge, en présence de la révolution française qui était venue tout à coup prouver que des doctrines comme celles de Spence pouvaient trouver des prosélytes redoutables. Le réformateur de la propriété ne se laissa pas intimider par le chief-justice : il ne renia aucun de ses dogmes, et se présenta en martyr résigné à la persécution. Heureusement pour lui, sa franchise fanatique prouva å lord Kenyon qu'il était réellement un utopiste plutôt qu'un conspirateur social, comme Thomas Paine, par exemple, qui s'était à la même époque constitué contre Burke le défenseur des Droits de l'homme en général et de la révolution française en particulier.

« Milords, dit Spence à ses juges, vous voyez en moi l'avocat désintéressé des fils déshérités d'Adam. J'ai parlé et écrit selon ma conscience. J'ai établi dans cet écrit spécialement les Droits de l'homme : c'est sur ce roc solide que j'ai basé ma république naturelle, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Je le jure, la philanthropie qui m'inspire n'a jamais embrasé au même degré d'ardeur aucun prophète, aucun apôtre, aucun philosophe. J'ai parlé, parce que la vérité était sur mon cæur un poids insupportable; je l'ai publiée, parce que je n'aurais pu ni vivre ni mourir en paix en la taisant. »

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